Mortalité chez des sauvagines du lac Saint-Pierre (2005)

Anamanèse

Le Service Canadien de la Faune a soumis des oiseaux morts pour expertise au Centre québécois de la santé des animaux sauvages (CQSAS) de la FMV après la découverte d’un épisode de mortalité de sauvagine au lac St-Pierre le 17 et 18 septembre 2005.

Des canards morts ont été observés par des chasseurs allant préparer leur cache pour le début de la chasse au canard. Le secteur impliqué est celui de l’anse du Fort du lac St-Pierre, près de la rivière Saint-François et également dans le panache de la rivière Yamaska. On aurait observé plus d’une centaine d’oiseaux morts ou malades de même qu’un niveau d’eau anormalement bas. Plus de 21 oiseaux d’espèces différentes ont été soumis au CQSAS, dont trois oiseaux moribonds. Parmi les espèces soumises: huit


Photo Judith Viau

colverts, un canard noir, un canard chipeau, trois canards d’Amérique, un canard souchet, une sarcelle à aile bleue, une sarcelle d’hiver, un harle couronné, trois canards pilets et même un busard St-Martin.

Les trois canards colverts soumis vivants étaient alertes mais incapables d’utiliser leurs pattes et leurs ailes. Un des individu pouvait encore agripper avec ses doigts. Ces spécimens seront donc examinés par les spécialistes du CQSAS afin de déterminer la cause de cette mortalité.

Rapport de nécropsie

Un diagnostic préliminaire de botulisme aviaire avait été posé en tenant compte de l’anamnèse (paralysie observée chez des individus vivants) et de l’absence de changements morphologiques majeurs à la nécropsie, hormis ceux suggérant le dépérissement (émaciation, tractus digestif vide, stase biliaire). Ce diagnostic a été confirmé par la détection de la toxine botulinique de type C chez les canards colverts moribonds qui avaient été soumis encore vivants. Le test de « protection des souris » effectué par le laboratoire du MAPAQ a permis de mettre la toxine en évidence.

Veuillez noter par ailleurs que l'évaluation histomorphologique des tissus de ces oiseaux a révélé un « background » de petites lésions inflammatoires chroniques, la plupart d'origine parasitaire. Un individu présentait des changements intestinaux suggérant une entérite fibrinonécrotique légère et très segmentaire probablement associée à la présence d'un trématode du genre Spheadiriotrema pseudoglobulus. Un autre présentait du parasitisme sanguin causé par un protozoaire du genre Plasmodium sp. La recherche d'influenza aviaire s'est avérée négative chez ces oiseaux.

Le botulisme est une maladie de la sauvagine causée par l’ingestion d’une toxine neuroparalytique produite par la bactérie Clostridium botulinum. Cette condition s’observe le plus fréquemment et avec le plus d’intensité dans l’ouest de l’Amérique du Nord. Les pertes affectant la sauvagine peuvent être très variables mais spectaculaires, i.e. environ 200000 canards sont morts de botulisme sur le Lac Pakowki en Alberta en 1995 tandis qu’on estime qu’un minimum de 1.5 millions de canards sauvages sont morts de botulisme en Californie entre 1934 et 1970! La maladie s’observe mondialement.

Il existe plusieurs types de Clostridium botulinum. Le type C est la principale cause de botulisme chez les oiseaux sauvages. Cette bactérie se retrouve généralement dans les sédiments et la matière organique en décomposition dans les cours d'eau. Les oiseaux consomment régulièrement des spores de la bactérie en s'alimentant. Lorsque l'oiseau meurt pour toute autre raison, sa carcasse en décomposition devient un bon substrat pour la croissance de la bactérie et la production de toxines. Les larves d'invertébrés qui s'alimentent sur la carcasse peuvent contenir de grande quantité de toxines, bactéries et spores. Lorsque les oiseaux ingèrent ces invertébrés, ils peuvent mourir d'une intoxication et leur carcasse devient alors un substrat pour le développement de la bactérie et une source de nourriture pour les invertébrés... On peut alors observer des mortalités élevées d'oiseaux aquatiques et de rivage.

L’absorption de la toxine par l’oiseau causera essentiellement de la parésie (faiblesse des membres) ou de la paralysie. L’intensité de signes observés dépendra de la dose absorbée ainsi que du temps écoulé depuis l’absorption. Au départ, l’oiseau pourra avoir de la difficulté à s’envoler ou à se poser. Ceci pourrait alors être suivi d’une faiblesse au niveau des pattes, les ailes deviendront tombantes et l’oiseau sera alors couché dans les herbes, incapable de se déplacer et de s’alimenter. Avec le temps, la paralysie complète des membres s’installe, les nictitantes (troisième paupière présente dans les yeux des animaux) deviennent immobiles (voir la photo), un écoulement peut s’observer au niveau des yeux et les paupières se colleront. Quand les muscles du cou deviennent paralysés, on peut observer sur le terrain des canards qui auront un cou anormalement mou avec la tête tombante (voir la photo). La cause définitive de la mort peut donc, indirectement, être la noyade, l’insuffisance respiratoire, l’inanition, le manque d’eau ou encore la prédation.

Le botulisme humain est dû aux toxines A, B et E et exceptionnellement aux types C et F. Les toxines botuliniques sont dénaturées par la chaleur. Il est donc recommandé que les oiseaux trouvés morts ou présentant des signes de maladie (ex. changement de comportement) ne soient pas consommés. Les oiseaux ne présentant pas de signes de maladie doivent être bien cuits avant d'être consommés : atteindre au cœur des aliments une température de 85 °C durant au moins 5 minutes (Dictionnaire de bactériologie vétérinaire, 2003).
Voici ce qu’un chasseur a posé comme questions aux spécialistes du CQSAS :

Dans un quotidien montréalais du 24 septembre 2005, on parle de la découverte d'une centaine de canards morts et du fait qu’ils ont été envoyés à la faculté pour analyse.

J'ai chassé la sauvagine le 24 et le 25 septembre dans les marais du Lac Saint-Pierre à Louiseville et n'ai trouvé aucun canard mort ou apparemment malade. Cependant, la poitrine et le foie de deux canards (pilet et malard) sur les 12 que j’ai récoltés étaient plus pâles que ceux des autres. Je les ai mis de côté au réfrigérateur. Est-ce qu'il y a danger à consommer la poitrine, les cuisses et le foie de ces sauvagines ? Est-ce normal d'avoir des canards à la chair pâle ? Y a-t-il beaucoup de polluants dans la viande de sauvagine ?

Voilà ce que le docteur André D. Dallaire du CQSAS lui a répondu :

Pour ce qui est de la couleur du muscle de la poitrine ou du foie, il existe des variations normales et on peut souvent les observer lorsqu’on aligne plusieurs carcasses l’une à côté de l’autre. Tous les canards n’auront pas le foie et les muscles exactement de la même teinte : le foie peut être plus pâle si un animal est très gras, tandis que le muscle du bréchet peut être plus pâle chez un animal un peu anémique. L’important, c’est de vous assurer qu’il n’y a pas dans ces tissus ou à l’intérieur d’autres organes internes des bosses, des nodules, plusieurs petits foyers bien distincts de décoloration ou encore du matériel jaunâtre et friable en surface des organes internes. De tels changements pourraient alors suggérer que des problèmes moins anodins étaient présents et il serait alors préférable de faire examiner ces oiseaux. Est-ce que les oiseaux tués étaient vigoureux et ont été attrapés en vol? Ce serait un indice qu’ils étaient probablement en bonne forme. Bien entendu, les précautions d’usage lorsqu’on prépare la carcasse, la congélation adéquate de la viande et une bonne cuisson s’appliquent toujours. Pour ce qui est des niveaux de polluants, je vous réfère au bureau de la FAPAQ (Société de la Faune et des Parcs du Québec) de votre région (pages bleues du bottin téléphonique ou site web) : vous pourrez vérifier si on rapporte des niveaux anomaux de certains types de polluants dans un secteur donné.

Veuillez noter qu’il ne s’agit que de commentaires destinés à vous éclairer un peu puisque je n’ai pas examiné ces oiseaux. Si vous avez un doute, n’hésitez pas à contacter le bureau de la FAPAQ le plus près de chez vous pour consulter un agent de conservation de la faune.

Voir aussi le cas no 1

André D. Dallaire, clinicien, Département de pathologie et microbiologie, Centre québécois de la santé des animaux sauvages

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