Quelle est l’importance d’une bonne analgésie préventive chez un animal en douleur aiguë?

(Patrick Lambert)


Tout d’abord, il serait utile de définir exactement ce que l’on entend par douleur. Zimmerman l’a décrite comme étant une expérience sensorielle aversive, causée par une atteinte réelle ou potentielle, qui provoque des réactions motrices et végétatives protectrices qui conduit à l’apprentissage d’un comportement d’évitement et qui peut modifier le comportement spécifique de l’espèce, y compris le comportement social. Cette définition suppose donc une intégration émotionnelle de l’animal, ce qui rend difficile la quantification de la douleur chez les animaux. On ne peut donc extrapoler en prenant l’homme comme exemple.

Pour l’instant, le seul indicateur de douleur est l’étude comportementale, les autres indices biochimiques (mesure des catécholamines, opioïdes endogènes, potentiels évoqués cérébraux) se sont révélés sans spécificité. Un animal en douleur présentera souvent un ou plusieurs des signes suivants : recherche de position antalgique, respiration superficielle, démarche rigide, état d’hyperexcitabilité ou au contraire d’abattement, vocalisation, agressivité, troubles du sommeil, automutilation... Il faut cependant garder à l’esprit que l’absence des signes de douleur n’indique pas nécessairement l’absence de celle-ci.

Notons qu’il y a plusieurs avantages à diminuer cette douleur, et cela, avant même toute intervention chirurgicale. Tout d’abord, c’est une question d’éthique, notre rôle étant d’assurer le bien-être des animaux. De plus, la souffrance de l’animal est un souci majeur des propriétaires. L’analgésie préventive permet également une manipulation plus aisée des patients lors d’épreuves diagnostiques pré-chirurgicales et la réduction des doses anesthésiques utilisées pendant la chirurgie. La douleur induit également une stimulation du système nerveux sympathique, augmentant le taux de cortisol, de catécholamines et de résine, entraînant des complications chirurgicales (tachycardie, hypertension artérielle, dysrythmies). Il existe aussi un phénomène d’hypersensibilisation périphérique. Lors d’une altération tissulaire, certains médiateurs (substance P, prostaglandines, bradykinines, sérotonine, histamine, V.I.P.) interagissent pour entretenir la stimulation nociceptive, l’amplifier par sensibilisation et l’étendre par diffusion spatiale. Un autre phénomène d’hypersensibilisation centrale est en cause. Après un traumatisme, une augmentation des influx afférents vers la corne dorsale de la moelle épinière venant de la zone sensible (phénomène de neuroplasticité), augmente progressivement la décharge neuronale de la corne dorsale, hypersensibilisant la moelle épinière. Une anesthésie locale épidurale est rendue moins efficace par cette hypersensibilisation et la neuroplasticité. Le phénomène de neuroplasticité peut par contre être bloqué totalement par l’administration d’un analgésique pré-opératoire ou préventif.

Il existe plusieurs techniques d’administration d’une analgésie préventive. D’une façon générale, les opioïdes (oxymorphone, butorphanol, mépéridine) bloquent le phénomène d’hypersensibilisation centrale en augmentant le seuil de la douleur au niveau des aires cérébrales, en agissant sur les récepteurs endomorphiniques. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (acétaminophène, kétoprofène), en inhibant la biosynthèse des prostaglandines, un médiateur important de la nociception, empêchent l’hypersensibilisation périphérique. Une anesthésie épidurale permet également une bonne analgésie préventive. Présentant le désavantage d’être invasive (augmente le risque d’infection), elle possède l’énorme avantage d’abolir presque entièrement la réponse-stress à la douleur, ce qui n’est pas le cas avec les opioïdes systémiques, réduisant principalement la perception de la douleur et ayant peu d’effet sur la réponse-stress de l’organisme à cette douleur. Enfin, la " patch " de fentanyl est de plus en plus utilisée en pré-opératoire, son action se manifestant douze heures après son apposition sur le patient.

Pour toutes ces raisons morales et physiologiques, l’analgésie préventive s’impose, et ce, principalement pour les chirurgies majeures telles les opérations orthopédiques, oculaires...


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